Analyse de presse

La campagne de positionnement de Chrystia Freeland

Par Pierre Gince, PRP, ARP   |   14 novembre 2022
Source du visuel : Gouvernement du Canada

Qu’est-ce qui occupe principalement, jour après jour, la vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland : sa fonction névralgique de ministre des Finances ou… son positionnement?

L’analyse de sa couverture médiatique des derniers mois parle d’elle-même : cette personnalité féminine parmi les plus en vue sur la planète mène une campagne de positionnement personnel qui est réglée avec précision.

LA STRATÉGIE DE POSITIONNEMENT DE CHRYSTIA FREELAND EST RÉGLÉE AVEC PRÉCISION, TOUT EN PERMETTANT UNE ADAPTATION RAPIDE À DES SUJETS D’ACTUALITÉ.

La question qui tue : dans quel but investit-elle autant d’efforts sur sa réputation? Est-ce parce qu’un jour ou l’autre, les postes de chef.fe du Parti libéral du Canada et de Secrétaire général.e de l’OTAN seront libres?

Même si vous n’êtes pas ministre des Finances, vous avez probablement envie de relever de nouveaux défis professionnels. Pour ce faire, vous devrez vous distinguer. Vous positionner.

Petit guide du positionnement

Avoir de l’ambition, c’est normal. Vouloir relever de nouveaux défis, tout autant. Et, rien n’est plus logique que de vouloir faire valoir des expertises et de l’intérêt — clairement ou subtilement — pour un poste.

Peu importe leurs fonctions et leurs secteurs d’activités, les personnes qui se positionnent envoient généralement les mêmes signaux :

  • une présence accrue et soutenue dans les médias sociaux;
  • une présence plus significative dans des médias traditionnels ciblés (lorsque les fonctions le permettent);
  • une grande disponibilité envers les tribunes proposées et celles initiées par son entourage;
  • un «flou artistique» en montrant de l’intérêt pour de nouveaux défis, mais souvent sans le confirmer;
  • une «gestion intéressée» des relations avec d’éventuel.les concurrent.es intéressé.es aux mêmes fonctions;
  • «tirer la couverte», c’est-à-dire faire des interventions à l’extérieur des fonctions qui nous sont attribuées.

Il y a aussi une règle non écrite à considérer : est-ce que les personnes clés en autorité vous laisseront de la latitude pour mener une telle campagne?

Dans ce cas précis, Mme Freeland — qui prend ses aises sur un ensemble d’enjeux, voir plus bas — a le champ libre de la part du premier ministre Justin Trudeau.

Cocher toutes les cases

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Chrystia Freeland coche toutes les cases de ce qui précède.

Polyglotte, et précédemment journaliste, elle fait flèche de tout bois depuis son arrivée en politique fédérale, en 2013, et son entrée au conseil des ministres en 2015. De plus, elle tire profit d’un contexte sociopolitique qui joue en sa faveur (déclarée persona non grata par le Kremlin en 2014, elle a des racines familiales en Ukraine).

CHRYSTIA FREELAND INTERVIENT RÉGULIÈREMENT SUR DES ENJEUX QUI NE SONT PAS SOUS SA RESPONSABILITÉ.

Dans un nuage de mots, réalisé durant la dernière semaine d’octobre et portant sur Mme Freeland sur Twitter, ça prenait presqu’une loupe pour pouvoir lire le mot « Finance »… à travers ceux beaucoup plus souvent utilisés : UN Commission, Hilary, Oprah Winfrey, Global Woman Leaders, etc.
Source du visuel : Cision

PLUSIEURS PEUVENT ÊTRE FRUSTRÉS, MAIS… C’EST « PAYANT » : ELLE ACCUMULE DES GAINS DE RÉPUTATION !

Dans les médias traditionnels du Canada, la ministre Freeland est vraiment plus médiatisée que ses collègues Mélanie Joly et François-Philippe Champagne.
Source du visuel : Cision

Les pieds dans les platebandes des autres…

Voici quelques exemples d’interventions récentes de Mme Freeland sur des enjeux qui ne relèvent pas de ses fonctions :

La vice-première ministre a accueilli le Secrétaire d’État des États-Unis, Anthony Blinken, au sein de la communauté ukrainienne. Selon Mesure Média, Mme Freeland a obtenu un score de performance de 110 % sur 200 %.
Source du visuel : LinkedIn
Mme Freeland a rabroué la nouvelle première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, à propos de commentaires qu’elle a faits sur l’Ukraine. Score de performance de 135 % pour Mme Freeland.
Source du visuel : Global News
La vice-première ministre est allée à la tribune du Brookings Institution, à Washington, pour y présenter ce qui ressemblait à un discours de chef d’état. Score de performance de 152 % pour Mme Freeland.
Source du visuel : Brookings Institution
Chrystia Freeland a fait partie d’une liste de femmes les plus influentes dans la sphère publique qui ont signé une lettre ouverte afin de faire pression sur l’ONU dans le dossier de l’Iran (la ministre Mélanie Joly y était aussi). Score de performance de 160 % sur 200 % pour cette cause défendue par Mme Freeland.
Source du visuel : Financial Post
Chrystia Freeland rayonne également dans les médias étrangers. Ici, elle parle des femmes dans la sphère publique, ce qui lui vaut un score de performance de 135 %.
Source du visuel : The Guardian

Évidemment, les médias voient clair dans son jeu !

Voici trois analyses intéressantes :

SE POSITIONNER, C’EST SOUVENT RAYONNER AU DÉTRIMENT D’AUTRES PERSONNES. ÇA DÉRANGE…

À retenir

  • Se positionner, c’est humain. Mais, tout comme on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs… on ne peut pas se positionner afin d’obtenir des fonctions convoitées sans devoir user d’habiletés politiques. Et, blesser des gens;
  • La ligne est mince entre «ne pas se mêler de ses affaires» et se mettre les pieds dans les plats. Jusqu’à maintenant, Mme Freeland n’a pas commis de gaffe qui lui aurait valu une remontrance publique de son chef;
  • Tôt ou tard, elle pourrait trouver sur son chemin des pelures de bananes que des adversaires prendront un malin plaisir à lancer…